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Vol 182 Air India : une grosse gifle et un chaînon manquant

17 juin 2010 No Comment

C’est une véritable série de gifles que John C. Major distribue aux autorités canadiennes, en particulier la GRC, le SCRS et Transports Canada dans son rapport final sur la tragédie du vol 182 d’Air India, un attentat organisé au Canada faut-il le rappeler il a vingt cinq ans déjà.

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Lors de son allocution le jeudi 17 juin 2010, l’ex juge de la cour suprême a employé des mots très durs et soulevé de sérieuses questions sur la façon dont cette affaire a été traitée depuis sa genèse. Que ce soit dans les mois qui ont précédé cette attentat, que lors des enquêtes déclenchées par la suite et même plus récemment lors des audiences de sa commission. Absence de coordination et de collaboration, et même cachoteries et «disputes acrimonieuses»  entre la GRC et le SCRS, amateurisme, racisme, lacunes dans la sûreté aérienne, tentatives du gouvernement de discréditer certains témoins, informations cachées par la GRC, familles des victimes «considérées comme des adversaires, comme si elles avaient en quelque sorte attiré ce malheur sur elles-mêmes», pour ne citer que les plus percutantes de ces critiques.«Une série d’erreurs en cascade a contribué, a t-il dit,  à l’échec de nos forces de police et de sécurité, qui n’ont pas su prévenir cette atrocité. »

Impossible de passer sous silence le fait que cet acte criminel est demeuré longtemps un tabou, une maladie honteuse, a déploré John C. Major en ces termes : «J’insiste sur le fait qu’il s’agit d’une atrocité canadienne. Pendant trop longtemps, la plus grande perte de vies canadiennes aux mains de terroristes a été en quelque sorte reléguée en marge de la conscience canadienne.»

Une mascarade scandaleuse

Le 23 juin 1985, à 7h13 du matin, le Boeing 747 qui reliait l’aéroport de Mirabel, près de Montréal, à New Dehli avec une escale à Londres, a brutalement disparu des écrans radar alors qu’il se trouvait au large des côtes d’Irlande. Lorsque les passagers des premiers bateaux arrivent sur la zone de la catastrophe, ils aperçoivent avec effroi des dizaines de corps et de morceaux de corps flottant au milieu des débris sur une mer de kérosène. 379 personnes, dont 278 citoyens canadiens ont perdu la vie dans ce qui est devenu l’attentat le plus meurtrier de l’histoire du Canada. Et jusqu’au 11 septembre, le plus meurtrier de l’histoire de transport aérien. Pas de quoi être fier.

Pourtant, les enquêtes qui vont suivre vont donner lieu à une mascarade scandaleuse. Personne n’a semblé vraiment se soucier de ces victimes mortes loin de nos regards, en pleine mer. Il ne pouvait pas en être autrement. Les évènements, les loupés, les ratés qui à tous les niveaux ont précédé cet acte terroriste sont tous aussi pitoyables et indignes.

Le vol 182 d’Air India non seulement est une tragédie mais c’est une boîte de pandore, sur laquelle les autorités canadiennes et indiennes appuient de toutes leurs forces afin d’être certaines qu’elle demeure bien fermée. Peut-être parce que s’y cachent non seulement des extrémistes sikhs, accusés d’êtres les auteurs de l’attaque, mais aussi des agents à la solde de l’Inde, dont le rôle dans ce dossier est particulièrement troublant. Or, ce point est occulté totalement dans le mandat confié à la commission d’enquête. Comme il a avait été soigneusement évacué dans le passé. Cette chape de mystère enveloppe toujours cette affaire 25 ans plus tard et désormais, rien ne permettra de connaître la vérité.

Le rôle de l’Inde occulté

Dans notre livre Nest of spies / Ces espions venus d’ailleurs, Michel Juneau-Katsuya et moi nous penchons sur le vol 182 d’Air India et le rôle joué par les espions indiens du RAW implantés au Canada. Nous avons retrouvé l’ancien numéro 2 de L’intelligence Bureau Indien qui était en poste à Ottawa sous une couverture diplomatique à la même époque. Maloy Krishna Dhar avait reçu comme mission à peine débarqué au Canada d’infiltrer la communauté sikh pour cibler les éléments séparatistes. L’IB et le RAW s’appuyaient sur une toile d’informateurs et probablement d’agents provocateurs. Se peut-il que l’Inde ait été au courant de ce qui se tramait contre le vol 182 mais ait laissé faire afin de justifier par la suite sa campagne de représailles contre les sikhs ? La chaotique et tectonique transition entre la GRC et le tout nouveau SCRS auraient de plus créé un environnement favorable à l’organisation de ce complot visant à la fois à incriminer les sikhs et à secouer le Canada trop porté à critiquer l’Inde pour sa campagne de répression et aux violations des droits humains dans le Penjab. Nous donnons aussi la parole à un ex agent du SCRS chargé à ce moment-là du dossier Indien et qui persiste à croire que l’Inde n’est pas les mains propres. Cet agent en question aurait voulu s’exprimer devant la Commission Major mais il a été bâillonné par le gouvernement canadien.

Aéroports passoires

John C. Major consacre un volume de son rapport à la Sûreté aérienne au Canada. Le commissaire en vient à la conclusion que  «d’importantes lacunes caractérisent depuis longtemps la sûreté des aéroports au Canada, plus particulièrement les piètres mesures de contrôle de l’accès au côté piste et aux zones réglementées des aéroports». À juste titre, il s’inquiète que 25 ans après la tragédie d’Air India, nos aéroports soient toujours de vraies passoires côté piste et freit. Ce n’est pas moi qui va le contredire. En 2006, soit cinq ans après les attentats du 11 septembre, j’avais pris en défaut à plusieurs reprises et avec une facilité scandaleuse la sécurité de l’aéroport de Montréal. Je voulais démontrer que pendant que l’on fait subir un véritable calvaire aux passagers, que l’on se prête à un vrai cinéma aux lignes de fouilles, que certaines compagnies s’enrichissent en vendant au gouvernement des «gadgets» toujours plus chers, que nous sommes tous considérés comme des terroristes en puissance, les avions sont toujours aussi vulnérables.

En conclusion, le Canada a non seulement failli à plusieurs reprises dans le dossier Air India, mais à lire le rapport de John C. Major, on est porté à croire que rien ne permettrait d’empêcher vingt-cinq ans plus tard un attentat similaire. Non seulement inquiétant mais scandaleux.

- À lire aussi sur le même sujet cet article dans le Globe and Mail qui fait référence à notre livre

Fabrice de Pierrebourg