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Afghanistan, entre peste et choléra

1 janvier 2010 No Comment

La mort brutale de Michelle Lang, journaliste du Calgary Herald, dans l’explosion d’une bombe artisanale dans les environs de Kandahar le 30 décembre a ravivé un débat récurrent dans les médias québécois : les journalistes doivent-ils continuer à être incorporés aux troupes canadiennes en Afghanistan ?

Les autres questions qui découlent de cette remise en question périodique, au gré des attaques frappant des convois parmi lesquels prennent place des journalistes, sont aussi de savoir si ce conflit mérite d’être suivi aux premières loges et si le danger n’est pas moindre en se fondant comme un quidam anonyme parmi la population avec son guide afghan.

C’est en tout cas l’opinion défendue par ma consoeur Michelle Ouimet le lendemain dans La Presse

Michelle est une vétérante du conflit afghan. Elle connaît certainement plus l’Afghanistan que Outremont et la rue Laurier. J’ai croisé Michelle à Kandahar lors d’un de mes deux séjours. Elle n’a jamais caché sa hantise à l’idée de voyager cloîtrée dans un blindé LAVIII canadien, «foutue boîte de métal», à la merci d’une des multiples bombes artisanales enfouies par les talibans sous les chemins afghans.

Ne pas céder à l’émotion

Nous avons eu de multiples discussions à ce sujet. Je lui ai rétorqué plus d’une fois qu’elle courrait autant de risques que moi, si ce n’est plus, en se promenant dans sa vieille voiture déglinguée, ou en déambulant dans le bazar de Kandahar, cachée sous sa burka. Un étranger ne passe jamais inaperçu en Afghanistan. Certains signes ou attitudes ne trompent pas. Elle n’était pas non plus à la merci d’une trahison, d’un kidnapping comme Melissa Fung , et pourquoi pas la mort devant l’objectif d’une caméra vidéo de radicaux.

Malgré le décès de Michelle Lang ou encore les graves blessures subies par le cameraman de Radio-Canada Charles Dubois en août 2007, la séquestration de Melissa Fung, les journalistes et encore moins les responsables des rédactions ne doivent céder à la panique, agir sous le coup de l’émotion. Ce serait une grave erreur.

Sur le terrain d’abord

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Dans un bunker quelque part dans la province de Kandahar

Couvrir cette guerre depuis Ottawa ou Montréal est inconcevable. Le faire depuis la base retranchée de Kandahar, comme certains médias l’imposent à leurs correspondants pour des questions d’assurances et de sécurité, est un moindre mal mais ne vaut à peine mieux.

Une guerre sans journalistes est une guerre oubliée.

Qu’ils soient pour ou contre la «mission», les Canadiens ont le droit de savoir, et doivent être informés de ce qui se passe à des milliers de kilomètres de chez eux.

Des centaines de journalistes sont morts ou ont été gravement blessés en faisant leur métier lors de conflits, que ce soit pendant les deux guerres mondiales, au Vietnam, en Espagne, en Irak, au Liban, en Bosnie, etc. Certains étaient de vrais seigneurs du métier. Des légendes même, comme le photographe Robert Capa , qui ont servi d’inspiration à des cohortes de jeunes journalistes.

Or jamais personne n’a songé à remettre en cause l’utilité du journalisme de guerre.

Lors de mes deux séjours en 2007 et 2008, j’ai suivi ce conflit la majorité du temps au sein des troupes canadiennes.

J’ai effectué plusieurs séjours dans des bases avancées, parcouru des centaines de kilomètres sur ces routes de la mort, effectué des patrouilles à pied. Je le reconnais sans honte, il n’y a pas eu une seule fois où je n’ai pas eu la peur de mourir. Il m’arrivait même de soulever mes pieds lorsque j’étais assis dans un LAVIII en imaginant, à tort, qu’ils seraient épargnés advenant une explosion.

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District de Panjwaï

Pendant ces interminables trajets, ponctués d’arrêts afin d’inspecter la route, j’avais tout loisir d’observer mes compagnons de voyages. Je percevais souvent dans leurs yeux un mélange de crainte et de résignation.

Risques partagés

Je me souviens aussi de la réflexion que m’avait faite un militaire dans une base avancée. Ce sergent m’avait confié qu’il s’était opposé à ce que ses soldats se rendent pour deux jours de repos dans la confortable et gigantesque base de Kandahar connue entre autre pour son Tim Hortons et son Pizza Hut.

Le risque couru sur la route ne valait pas le coup d’être pris à ses yeux.

«Je ne me sens pas à l’aise de dire à la femme d’un chum qu’il est mort en allant manger de la pizza», m’avait-il dit.

J’ai aussi eu la chance de me rendre à quelques reprises à Kandahar à la manière de Michelle Ouimet, c’est à dire avec un chauffeur et un guide-interprète, dans une auto ordinaire. C’était pour rencontrer des Afghans, rendre compte de la vie dans cette ville à la sinistre réputation.

D’accord, je n’ai pas soulevé les pieds une seule fois. Je n’ai pas imaginé que la route allait se soulever sous nos roues à cause du souffle formidable d’une explosion. Qu’une roquette allait se fracasser contre le blindage.

Mais lorsque nous étions coincés dans une rue étroite grouillante de monde du fief taliban, je n’en menais pas large non plus. Autre situation, autre danger.

Pour parler crûment, vaut-il mieux mourir en une fraction de seconde dans une boule de feu ou être séquestré de longs mois, avec une mort atroce au bout du tunnel ?

La guerre en Afghanistan a ceci de particulier qu’un des deux protagonistes refuse, à de rares exceptions, d’accepter des journalistes dans ses rangs. Reste donc l’armée canadienne.

Être «embedded» et être pris en charge par des relationnistes signifie t-il perdre son âme, son objectivité ? Je ne le crois pas. Que dire alors des collègues qui suivent la politique au parlement de Québec ou d’Ottawa ? Ceux qui sont affectés à la couverture municipale, artistique ou sportive ? Font-ils mal leur travail ?

Un travail essentiel

Je confesse que j’avais déjà de sérieux doutes quant à la réussite et à l’opportunité de la mission afghane dans ses objectifs actuels avant mon envol pour l’Afghanistan. Cette opinion s’est renforcée sur le terrain et à mon retour à Montréal.

Mais je considérais aussi qu’il était primordial de témoigner du travail et de la vie des soldats canadiens sur le front afghan. Cette guerre lorsqu’elle prendra fin en 2011, aura coûté plus d’une quinzaine de milliards aux contribuables canadiens, aura fauché des dizaines de vies, estropié, amputé, défiguré des dizaines d’hommes et de femmes, causé des blessures à plus d’un millier de soldats originaires des quatre coins du pays. Tout ceci mérite notre attention.

C’est entre autres pour ces raisons que je me suis retrouvé coiffé d’un casque et vêtu d’un gilet pare-balles.

Je réfléchissais encore une fois à tout cela ce matin, en contemplant la photo de Michelle Lang, toute souriante lorsque l’actualité afghane m’a rattrapée. Cette fois-ci, on apprenait l’enlèvement de deux journalistes français de la chaîne de télévision France 3 ainsi que de leurs accompagnateurs.

Ils ne voyageaient pas avec l’armée française, mais en solitaire.

Une preuve de plus, Michelle, qu’entre la peste et le choléra, le choix n’est pas si simple.

Fabrice de Pierrebourg